Frontières entre vie pro et vie privée !

Rédigé le 17/11/2021


La crise du Covid-19 a entraîné l’usage massif du télétravail. Si de nombreux salariés se sont réjouis à l’idée de travailler depuis le cocon de leur domicile, la pratique du télétravail se révèle en fait une source de problèmes nouveaux et inédits. Ce changement du cadre de travail implique en effet une mutation du rapport entre l’employeur et ses employés.

L’histoire d’un besoin

La préoccupation pour la limitation du temps de travail n’est pas neuve dans le monde occidental. Dès le XIXe siècle, la France et les Etats-Unis instaurent des lois qui visent à limiter le temps de travail. Puis au XXe siècle les entreprises multiplient les services aux employés. Cette politique, dont les effets ont été soigneusement étudiés, avait pour objectif de :

  • servir les besoins du salarié pour qu’il serve mieux ceux de l’entreprise ;
  • favoriser l’adhésion du salarié à l’entreprise.

C’est cette approche qui a donné naissance au terme de « work life balance » apparu dès les années 70 et que l’on a traduit en français par l’expression d’équilibre de vie professionnelle et personnelle (ci-après nommé EVPP).

Après de grandes études sur le temps de travail menées dans les années 2000 à l’échelle européenne, c’est à la fin des années 2010 et au début de la décennie 2020 qu’explose le nombre d’articles scientifiques sur le thème de l’EVPP. Cet intérêt grandissant semble associé à la crise du Covid-19 et au remaniement du cadre de travail qui s’est alors imposé (télétravail notamment) et qui a été permis par l’usage des technologies digitales.

Plus de liberté = moins de liberté

De nombreux salariés se disent satisfaits de travailler depuis leur domicile et souhaitent la pérennisation du télétravail, notamment pour améliorer leur EVPP. Mais ces nouvelles habitudes bousculent la communication nécessaire à l’accomplissement du travail. La volonté de séparer les gens les uns des autres pour des motifs initialement sanitaires a fait émerger l’idée trompeuse selon laquelle un collectif de travailleurs aurait la même osmose et la même efficacité alors qu’il n’est pas physiquement réuni.

Prenons l’exemple d’un salarié du tertiaire pratiquant le télétravail la plus grande partie de la semaine. S’il économise de précieuses minutes qu’il passait habituellement dans les transports, il surveille avec angoisse sa boîte mail après la fin de sa journée dans l’attente de la validation d’un collègue qu’il aurait auparavant interpellé « entre deux portes » pendant les heures ouvrées.

Cette immixtion du travail dans l’espace domestique fait plus souvent l’objet de méfiance que de prévenance de la part de l’employeur. En effet, la tentation est grande d’user de moyens de contrôle, des plus formels aux plus informels (système de pointage sur l’ordinateur professionnel, charte de déconnexion, micro-management), qui peuvent également susciter des inquiétudes chez les salariés.

La liberté de travailler de chez soi, qui pourrait sembler être un avantage pour les salariés, implique finalement la nécessité de définir de nouvelles normes qui pallient l’absence de limites induite par ce nouveau cadre. Ceci tend à accroître le contrôle de l’entreprise sur les personnes, remettant finalement en cause la préservation de l’EVPP.

La nécessité des frontières

Ce phénomène de flexibilité (travailler chez soi) et le contrôle concomitant qu’il entraîne, pourrait paraître paradoxal au premier abord. Il est pourtant nécessaire dans les groupes humains qui s’étendent au-delà d’un certain seuil. Prenons l’exemple de la sécurité routière. A l’époque où seuls les habitants d’un village empruntaient les routes alentour, personne ne prêtait attention à la signalisation routière. Mais dès lors que n’importe qui peut circuler n’importe où, il faut un permis de conduire dont la sauvegarde est indexée sur le respect d’un code de la route commun.

Ainsi, le concept de frontière a aujourd’hui plutôt mauvaise presse, qu’il s’agisse des frontières d’un pays, d’un bureau (open space) ou même, comme nous venons de le voir, de celles qui séparent la vie professionnelle et la vie personnelle. Mais ces limites sont pourtant nécessaires, le risque étant, en leur absence, de pervertir le travail d’une part et l’intimité d’autre part. Il existe donc un conflit entre le télétravail et l’EVPP.

En conclusion, l’accent donné à l’indépendance et à la liberté répond au souhait moderne de déconstruire le rapport passé entre les salariés et l’employeur, fréquemment taxé de « paternalisme ». Cela conduit finalement à une « fusion », le collaborateur se voyant contraint de prendre à son propre compte les exigences de l’entreprise. Aussi, le télétravail doit-il être considéré comme un défi à relever plutôt qu’une solution. La prise en compte des besoins des individus et des groupes permettra une appropriation sereine du télétravail et un équilibrage plus naturel de la vie personnelle et professionnelle.

(Source éditions TISSOT)