Air France s’apprête à saper ses bases en province!

Rédigé le 26/03/2021


Les salariés d’Air France craignent la suppression des bases implantées depuis dix ans dans les aéroports de Marseille, Toulouse et Nice d’ici 2022. Une décision en pole position sur les pistes d’avenir dressées par le groupe mais « pas encore arrêtée » selon la direction.

En 2011, l’aéroport Marseille-Provence et Air France convolaient en justes noces, soulevant l’enthousiasme de Jean-François Brando. Le directeur de l’aéroport saluait alors « l’impact touristique et économique régional évident » de cette implantation à Marignane qui devait rapporter un million de nouveaux voyageurs avec 13 destinations au départ de Marignane. Dix ans plus tard, le mariage semble sérieusement virer au divorce.

La décision d’une décentralisation régionale de la compagnie aérienne s’inscrivait alors dans la stratégie globale du groupe, motivée par « une baisse du coût d’exploitation » et « une adaptation au marché très concurrentiel low cost » en région, précisait Air France. « Nous étions recrutés à Paris mais nous étions installés en Province, et ce système leur permettait d’économiser des frais de nuits d’hôtel quand il était trop tard et qu’il n’y avait plus de vols et de déplacements », explique un steward marseillais.

Depuis, des personnels navigants commerciaux (PNC) sont ainsi basés en région, mais aussi des personnels au sol : les agents du service piste pour l’assistance aux avions et le chargement et déchargement des bagages, ceux de l’enregistrement et de l’accueil des passagers dans les halls et ceux du service logistique de l’escale ainsi que des mécaniciens pour la maintenance, sans compter quelques administratifs. Soit près de 2 500 salariés d’Air France travaillant et vivant à Marseille.

La compagnie se perd en stratégies concurrentielles. « Air France a ouvert des lignes sur Tel-Aviv avec des vols le jour de shabbat, des lignes sur Barcelone sans prendre en considération les besoins des étudiants, ou sur Venise mais pas en week-end... », déplore un steward. « Ils ont tellement bien désorganisé nos hubs en Province, que des mauvais résultats se sont fait sentir et ils veulent nous en faire porter le chapeau. Or, on ne coûte pas cher en réalité », regrette-il, amer.

L’entreprise bat de l’aile. « Nous avons subi sept PSE depuis 2012 et perdu 50% des personnels sans aucune embauche »,  une année « extrêmement difficile, avec un plan d’activité partielle longue durée (APLD) en place dont on craint une issue désastreuse pour l’emploi ». La moyenne d’âge culmine à 50,6 ans dans les effectifs des escales qui ont déjà été réduits d’un tiers et fonctionnent actuellement avec 40% d’activité partielle. « Le passager n’y verra que du feu car des vols seront là, mais le peu qu’on a gardé est transféré à Transavia qui fait de la sous-traitance », précise le syndicaliste, voyant l’horizon s’assombrir sur les trois bases du sud de la France.

Sur le seul aéroport de Marseille-Provence, 540 emplois sont concernés, à commencer par les 130 PNC, à qui « on demande déjà de remonter sur Charles-de-Gaulle », précise une hôtesse de l’air, « avec des allers-retours ou des nuits d’hôtel qui resteront à nos frais ». Durant dix ans, ces salariés ont construit leur vie à Toulouse, Nice ou Marseille. « Pour certains, cela va être impossible de remonter sur Charles-de-Gaulle, particulièrement pour ceux qui vivent seuls avec des enfants ou qui sont divorcés et fonctionnent avec une garde en alternance, car ils ne pourront plus s’organiser et ils devront partir », dépeint le steward.

Or, il estime qu’ils n’ont « pas démérité », en acceptant « des cadences de fou. En 2017, la direction s’est servie de nous comme laboratoire pour tester le système low cost, avec des rythmes de 4 à 5 jours de vols successifs sur des journées de 11 heures et on l’a fait aux dépens de notre santé. Il y a eu des burn-out... et même quelques suicides », rappelle un chef de cabine. Enfin, durant la crise sanitaire, bien que des lignes aient fermé, des salariés se sont exposés. « On était en première ligne lorsqu’on a effectué des rapatriements », précise l’hôtesse de l’air.

Dans le plan de départs volontaires en cours, « 60 suppressions de postes sont prévues. Si le chiffre n’est pas atteint, et il y a à parier que ce sera le cas, les départs seront forcés, avec des accords à la Goodyear à la sortie », craint Serge Bodrero. Le collectif de PNC, SOS bases Province, se mobilise dimanche à Marignane contre ces fermetures (lire ci-contre) et pour alerter les collectivités publiques : « Le problème, c’est que nous sommes face à une nébuleuse d’actionnaires qui se moquent de nos conditions de vie », estiment les membres de SOS bases Province, « que représentons-nous au regard des 13 000 PNC sur l’ensemble de l’entreprise ? »

Dans ces bases, où ils travaillent depuis plusieurs années sous la pression constante de la perte de leur emploi, avec des réorganisations qui s’enchaînent chaque année, les personnels sont « lessivés et écœurés, en perte de repères et les risques psychosociaux ont atteint leur niveau maximum »,  « d’autres solutions où on peut récupérer de l’activité et de l’emploi en région ». Un travail de sape sur le long terme, qui a fini par instaurer une certaine démobilisation et des réticences à témoigner parmi les salariés interrogés, qui ont tous souhaité garder l’anonymat.

Ils sont par ailleurs aujourd’hui en proie à une « grande incompréhension » devant les choix stratégiques de leur employeur. « Ce qui nous dégoûte le plus, c’est de savoir que les investissements continuent dans la flotte », souligne un responsable du Collectif SOS PNC. Trente millions d’euros sont aussi investis dans la construction d’un nouveau site de maintenance à Orly, un nouvel atelier qui permettra de réduire de 15% les opérations de maintenance.

« La direction s’est servie de nous comme laboratoire pour tester le système low cost. »

(source la marseillaise)