ITW Maxime DUMONT Formation Professionnelle

Rédigé le 02/10/2020


"Espérons que nous serons entendus sur ce qui serait à modifier dans la réforme de 2018"

"1 milliard sur un total de 100 milliards, cela parait relativement peu pour un sujet qui est présenté comme une cause nationale", estime le conseiller confédéral CFTC en charge de la formation professionnelle, Maxime Dumont, dans un entretien accordé à AEF info. S’il salue l’effort global du plan de relance, il regrette le saupoudrage sur son volet "compétences". Il souhaite en particulier que le volet consacré aux transitions professionnelles soit renforcé et formule des propositions pour lui adjoindre des GPEC territoriales. Par ailleurs, s’il reconnaît la pertinence des conclusions du rapport Igas-IGF sur le financement du système de formation, il est en désaccord avec ses recommandations et appelle à accorder plus de place aux partenaires sociaux dans la gouvernance du système. Il attend que la concertation ouverte avec le ministère du Travail permette d’avancer sur le sujet.

AEF info : Quel regard portez-vous sur le volet "compétences" du plan de relance ?

Maxime Dumont : Avant toute chose, il faut souligner que nous avons le bénéfice d’avoir un plan de relance qui prévoit 100 Md€ et qui arrive après un effort exceptionnel notamment au travers du chômage partiel. Un effort exceptionnel mais qui n’évitera malheureusement pas la casse. Par ailleurs, il est regrettable que des contreparties en termes de maintien dans l’emploi n’aient pas été imposées aux entreprises qui ont été aidées. Maintenant, il faut que ce plan de relance vive, qu’il produise ses effets.

Pour ce qui est du volet "compétences" en lui-même, un milliard sur un total de 100 milliards, cela parait relativement peu pour un sujet qui est présenté comme une cause nationale, à savoir assurer le maintien dans l’emploi de ceux dont l’emploi est menacé et assurer les transitions professionnelles nécessaires… Dans le détail, on voit bien que, par exemple, 100 millions d'euros supplémentaires sur les transitions professionnelles ne seront pas suffisants et tout le monde devrait le savoir puisqu’il manquait déjà des financements avant même la crise sanitaire. Avec le budget dédié aux transitions professionnelles d’avant crise nous étions environ à 30 % d’acceptation des projets acceptés. Avec ces 100 M€ supplémentaires, nous pourrons peut-être monter à 40-45 % d'acceptation. Ces financements sont un premier pas, mais ils ne répondront pas aux besoins. Certainement faudrait-il mettre le paquet sur ces transitions professionnelles, quitte à ne pas prévoir certaines autres actions comme par exemple les 25 M€ prévus sur le CPF autonome. Par contre, il faut maintenir l’investissement de 35 M€ prévu sur les certifications Cléa numérique et PIX. On ne mesure pas encore ce qu’est Cléa alors qu’on voit bien que lorsqu’on réussit à amener à cette certification des gens très éloignés de l’école, c’est une véritable réussite et une vraie valorisation pour elles.

Pour ce qui est du volet "jeunes" du plan de relance, comme d’habitude on subventionne l’emploi et comme d’habitude on le subventionne pour des salaires qui ne doivent pas être supérieurs à deux fois le Smic. On force les entreprises à avoir des politiques de chasseurs de prime. Ce n’est pas une façon de créer de l’emploi et d’insérer les jeunes sur le marché de l’emploi en envoyant un signal comme quoi un alternant "ne coûte rien à l’entreprise". C’est maladroit…

AEF info : Au-delà des financements supplémentaires, y aurait-il des choses à faire pour améliorer les transitions professionnelles ?

Maxime Dumont : Il faut bien évidemment travailler sur des dispositifs facilitant des transitions professionnelles interbranches mais il n’est pas possible de le faire sans s’intéresser à la question des compétences, celles qui sont disponibles, celles dont les entreprises auront besoin… Or, au niveau des branches, nous considérons que c'est problématique, comme en atteste le faible nombre de CQPI. Vu la situation actuelle et les perspectives à court et moyen termes, il est urgent de construire des parcours de formation individualisés permettant, dans un premier temps, de se faire valider les compétences acquises par l’expérience et, dans un second temps d’acheter les blocs de compétences manquants.

Il faut aussi sortir des logiques de silos et travailler au niveau des territoires, par exemple avec la mise en œuvre de GTEC, des gestions territoriales de l’emploi et des compétences, qui croiseraient les politiques des branches et des territoires sur un bassin d’emploi pour répondre directement à ses enjeux spécifiques. Un dispositif de ce type, que nous réclamons depuis longtemps, permettrait notamment de répondre aux besoins des TPE et PME. Le pilotage des GTEC pourrait être assuré par les Crefop en lien avec les commissions de bassins d’emploi [CBE] et en s’appuyant sur les travaux des OPMQ et des Carif-Oref, ainsi que sur les commissions paritaires régionales des Opco. Le but n’est pas de créer une nouvelle structure mais bien de partager les savoir-faire et les compétences pour ne plus travailler en silos.

AEF info : Que pensez-vous des conclusions du rapport Igas-IGF sur le financement de la formation professionnelle ?

Maxime Dumont : Ce rapport est sans compromission, que ce soit vis-à-vis des partenaires sociaux, du gouvernement et de France compétences. Il met en lumière des manquements et des oublis de la loi "Avenir professionnel", dont un certain nombre que nous avions pointés dès 2018. Après, il arrive à une conclusion assez particulière en tombant dans la facilité en proposant de faire de France compétences une simple agence de l’État composée de "sachants". C’est tout de même un énorme raccourci parce que, même si nous ne sommes pas à 100 % d’accord avec son mode de fonctionnement, France compétences fonctionne malgré les moyens insuffisants qui lui ont été accordés.

Le rapport pointe aussi que le conseil d’administration n’est pas assez écouté et c’est quelque chose que nous disons depuis le début : les partenaires sociaux n’ont pas la place qu’ils devraient. Nous demandons que la part de responsabilité des administrateurs de France compétences soit revue à la hausse et qu’on nous entende enfin. Si cette demande est entendue et si France compétences est dotée des moyens suffisants, il n’y a pas à remettre en cause France compétences telle qu’elle existe aujourd’hui.

En revanche, ce qui est inquiétant, c’est qu’avec ses propositions le rapport semble viser, au-delà de France compétences, les Opco. C’est tout de même leur faire, ainsi qu’aux partenaires sociaux, un mauvais procès. Malgré toutes les contraintes qui nous ont été imposées, les Opco ont été créés, ils travaillent et obtiennent des résultats. Certes, ce n’est pas toujours facile, ce n’est pas parfait partout, mais cette façon de vouloir prétendre que la formation professionnelle fonctionnerait mieux si tout était étatisé, c’est fort de café.

AEF info : Au-delà de cette remise en cause des organismes paritaires et des partenaires sociaux au niveau interprofessionnel, n’y a-t-il pas aussi une remise en cause de votre rôle dans les branches avec certaines des propositions du rapport ?

Maxime Dumont : Si le rapport était suivi, il remettrait clairement en cause les prérogatives des branches professionnelles, en particulier dans la définition des coûts-contrats pour l’apprentissage. Ce serait tout de même paradoxal alors que le cœur de la loi "Avenir professionnel", c’est bien le rôle central accordé aux branches parce qu’elles sont proches du terrain. Vouloir confier les décisions à un établissement étatique, c’est se positionner en dehors de la réalité des métiers. C’est une façon de se débarrasser définitivement du paritarisme dans la formation professionnelle et ce serait une évolution plus politique qu’autre chose parce que ça permettrait de refaire une place aux régions en lieu et place des partenaires sociaux.

Il y a bien évidemment des choses à revoir sur la mise en œuvre de la réforme de la formation portée par la loi "Avenir professionnel". Par contre, aller sur une nouvelle réforme n’est pas la solution.

AEF info : Qu’attendez-vous de la concertation qui vient de s’ouvrir avec le ministère du Travail sur le suivi de la réforme de la formation professionnelle ?

Maxime Dumont : Déjà, c’est positif parce que c’est une reprise de parole avec le ministère et la nouvelle équipe sur ces questions. Sur le fond, j’espère que ça nous permettra de faire le bilan de ce qu’a produit la loi "Avenir professionnel" et que nous pourrons travailler de manière sereine et surtout pas dans l’urgence comme ça a été le cas lors de la discussion de la loi. Sans rentrer dans le détail, il faut espérer que nous serons entendus sur ce qui serait à modifier dans la réforme de 2018 et que nous pourrons avancer sur les réponses à la situation actuelle. Il est évident que la loi "Avenir professionnel" a été pensée dans le cadre d’une économie en progression et d’un chômage bas…

(souce AEF)